"Mais vient un jour où le ciel se couvre; et voici que Patrick se laisse entrainer par un courant qui le porte; et il regarde la côte s'eloigner; il fait la planche, emmené au large dans la mer de plus en plus sombre, d'un bleu de plus en plus profond; se laisser porter; devenir un morceau de bois; une bouteille à la mer qui ne contient aucun message; et au-dessus de lui il y a les oiseaux et au-dessous de lui il y a les poisson. Il nage sous la mer; il boit la tasse; il se sent si bien. De toute façon je suis déja mort et enterré; dispersez-moi entre deux eaux; soudain il se met à pleuvoir une douche brûlante qui pique mon visage; et le soleil rougit; ne plus passer entre les gouttes de verre pilé; ne plus conjuger les verbes, je tu il nous vous ils; devenir infinitif; comme dans un mode d'emploi ou une recette de cuisine; sombrer; traverser le miroir; enfin se reposer; faire partie des éléments; des ocres propres aux rayons pourpres; rien n'existait avant le big bang et rien ne subsistera après l'explosion du soleil; le ciel vire au rouge sang; boire des larmes de rosée; le sel de tes yeux; le bleu rigoureux; tomber; faire partie de la mer; devenir l'eternité; une minute sans respirer, puis deux, puis trois; dans cinq milliards d'années, c'est la mer allée avec le soleil; une nuit sans respirer, puis deux, puis trois; rejoindre la paix: "tu es plus beau que la nuit, réponds-moi, océan, veux tu être mon frère?" (Lautréamont); flotter comme un nénuphar à la surface; surfer sur du creux; rester immobile; les poumons gorgés d'eau; âme aquatique; partir pour de bon, cinq milliards d'années après: rien; l'homme est un accident dans le vide intersidéral ; pour arrêter de mourir il suffit d'arrêter de vivre; perdre le contact; devenir un sous-marin caché au fond des océans; ne plus rien peser; crawler entre les angeset les sirènes; nager dans le ciel; voler dans la mer; tout est consommé; au commencement était le Verbe; on dit qu'au moment de mourir on voit sa vie défiler."
Frédéric Beigbeder